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Côte d'Ivoire: Admission et corruption dans les ecoles publiques
Côte d'Ivoire: ENA, police, gendarmerie, instituteurs adjoints - Ce qu'il faut payer sous Gbagbo pour y être admis
Excellence monsieur le président,
Par la présente, je viens très respectueusement m'adresser à vous afin de vous faire part d'un certain nombre de préoccupations qui perturbent mon intelligence depuis quelques années. Souffrez monsieur le Président, que je ne vous félicite pas ici, pour l'accord de paix de Ouagadougou dont vous avez été l'éclairé inspirateur: d'abord parce que des voix plus autorisées et plus audibles que la mienne, ajoutées à celles de ceux qui sont payés pour cela, l'ont déjà fait; ensuite, parce que par nature, je me méfie des idées qui se veulent unanimes et qui provoquent une sorte d'hystérie collective entretenue.
Excellence monsieur le Président, je ne saurais poursuivre cette lettre sans vous demander l'autorisation de me présenter afin de lever tout équivoque sur mes propos. Je me nomme Assalé Tiemoko Antoine, je suis né Ivoirien, à Koyékro sous-préfecture de Tiassalé, un village dont le nom vous rappellera, j'en suis sûr, quelques bons souvenirs de votre vie passée d'opposant politique.
Je ne suis ni militant du FPI ni militant d'aucun autre parti politique de Côte d'Ivoire et j'entends bien le rester ; je ne suis pas un jeune patriote, je suis un patriote tout court et j'aime mon pays autant qu'il est possible à un être humain d'aimer raisonnablement son pays . Je vis dans ce pays mien depuis ma naissance et je n'ai jamais rêvé d'aller vivre dans un pays européen parce que j'estime que ce pays a les moyens de m'offrir tout ce dont j'ai besoin pour m'épanouir et vivre heureux autant que faire se peut.
Je vis donc depuis ma naissance dans ce pays et je me considère comme un jeune intellectuel, si bien entendu, ce mot a encore un sens dans ce pays depuis 1999. Ceci dit, je voudrais avec votre permission, féliciter les responsables du Mouvement des instituteurs pour la défense de leurs Droits (MIDD), pour l'exemplaire combat qu'ils ont mené et qui leur a permis de faire aboutir leurs revendications; je les félicite parce que leur lutte pacifique, m'a permis de tirer deux enseignements que je voudrais vous faire partager.
Le premier enseignement que j'ai tiré est que lorsqu'un Etat qui se donne le nom de République, oblige par son mépris, son indifférence et sa soucieuse insouciance,ses enfants titulaires de BTS, de Licences, de Maîtrises, de Diplômes d'études approfondies (DEA), voire de Doctorats, à présenter un concours légalement et normalement destiné aux titulaires de BEPC ou de Baccalauréat, il faut que les dirigeants de cet Etat s'attendent à voir lesdits enfants, n'accepter dans l'exercice de leurs fonctions par nécessité alimentaire, aucune injustice d'où qu'elle vienne.
Dans ce genre de combat mené par des diplômés de l'enseignement supérieur, aucune tentative de corruption, aucune tentative de manipulation, d'intimidation ou de division, n'a de chances de prospérer. C'est pour n'avoir pas compris cela plus tôt, que je ne vous félicite pas pour le décret que vous avez pris pour régler définitivement le problème de l'indemnité de logement des enseignants du primaire; il a fallu six mois d'errements et de souffrances inutiles pour l'école, les élèves et les parents d'élèves pour que ce décret soit pris enfin. Sur ce problème, je dis et je l'assume, que vos conseillers ont été payés pendant six mois à ne rien faire d'utile pour le pays.
Je n'accepte pas qu'on fasse traîner une décision qu'on aurait pu prendre six mois plus tôt; cela démontre que notre administration fonctionne très mal et que les premiers responsables qui sont chargés de faire un compte rendu fidèle des mouvements d'humeur des populations au chef de l'Etat, ne font pas correctement leur travail. Je suis prêt à donner ma tête à couper que dans cette affaire, les responsables du Ministère de l'Education nationale ont, au lieu d'écouter les grévistes, mis en avant, le mépris, les tentatives de corruption, d'intimidation et de division des meneurs de ce mouvement afin de l'étouffer dans l'oeuf en faisant croire qu'il était mené par des marginaux manipulés par des puissances tapies dans l'ombre et qu'ils n'osent pas nommer: cela a duré six mois. Une perte de temps inutile pour une école déjà en état de décomposition avancée et entretenue par ceux qui n'ont aucun intérêt à ce que les enfants de pauvre avancent rapidement dans ce pays. C'est connu !
Le deuxième enseignement que je tire de ce mouvement réussi des instituteurs,est que lorsque l'on se bat pour mettre fin à une injustice flagrante, même les personnes les plus corrompues et les plus manipulables, retrouvent le temps de cette lutte, toute leur dignité. Face à la naissance des faux modèles à laquelle nous assistons dans ce pays depuis cinq ans, les enseignants du primaire nous donnent là, une éclatante leçon de rébellion intellectuelle à méditer: une rébellion qui ne se nourrit pas d'ignorance et d'analphabétisme entretenus et exploités à tous les niveaux; mais plutôt d'arguments intellectuels et de contre arguments intellectuels. Excellence monsieur le Président, vous avez dit au cours d'une rencontre que vous avez eue avec les populations d'une région de ce pays, que lorsqu'on est assis dans le fauteuil que vous occupez en ce moment, on voit des choses que le commun des mortels ne voit pas. Je suppose donc que vous avez la faculté de voir des choses qui ne sont pas dans le monde sensible.
Vous êtes donc un sorcier ou un demi-dieu au sens socratique du terme. Je vais donc vous parler à présent de choses qui n'échappent pas au monde sensible mais qui sont bien dans le monde sensible et que le simple mortel que je suis voit très bien. Je veux vous parler d'injustice, de corruption, de censure, de racket, de pauvreté, de cherté de la vie. Avouez monsieur le Président, que ce sont là des choses bien sensibles que même l'homme de la rue ou même n'importe quel enfant peut voir clairement!
Pour l'injustice et la corruption, je voudrais m'autoproclamer ici, le porte-parole à titre provisoire,des jeunes diplômés nés enfants de pauvres; je veux parler de ceux qui ne peuvent pas s'offrir le luxe de prendre plus d'un repas digne de ce nom par jour.
Oui monsieur le Président, je veux parler des diplômés nés enfants de pauvres qui, contrairement à ce que vous avez dit un jour, n'auront jamais les moyens de s'offrir le luxe de rêver de devenir un jour Président de la République dans la Côte d'Ivoire d'aujourd'hui. Les diplômés nés enfants de pauvres sont l'objet de la plus grave injustice qu'on puisse faire à un homme: l'obliger à opérer un choix entre les exigences de son ventre et sa dignité d'être humain. Monsieur le Président, quand vous ne serez plus Président, ce que je ne vous souhaite pas, si vous vous promenez seul un jour dans les rues d'Abidjan, vous remarquerez qu'il y a des jeunes garçons et des jeunes filles assis en bordure de ces rues; vous remarquerez également que ces jeunes gens sont assis derrière des caisses sur lesquelles il est généralement écrit: "Dieu est grand ou Dieu vous voit"!
Monsieur le Président, ces jeunes gens sont pour la plupart, des diplômés titulaires de Bac, de BTS, de Licences, de Maîtrises, de DEA et même de Doctorats; oui, ils ont ces diplômes et la profession que l'Etat de Côte d'Ivoire leur a proposé d'exercer est celle de gérants de cabines téléphoniques cellulaires.
Oui, Excellence monsieur le Président, la côte d'ivoire, ma Côte d'Ivoire, notre Côte d'Ivoire, la côte d'ivoire dont vous êtes le Président, est devenue la République des diplômés gérants de cabines téléphoniques, le seul secteur qui offre le plus d'emplois dans ce pays sans demander aux candidats de payer un, deux ou trois millions de francs CFA, comme cela se fait au niveau des concours organisés par l'administration publique.
Oui, monsieur le Président, les enfants de pauvres; quels que soient leurs diplômes, n'ont aujourd'hui aucune chance d'intégrer l'élite de ce pays? Contrairement à ce que vous avez annoncé il y a cinq ans.
En effet, comment quelqu'un qui n'a même pas de quoi s'offrir un repas digne de ce nom par jour, peut-il trouver un, deux, voire trois millions pour payer son admission à un concours organisé par l'administration publique de son pays ?
Oui monsieur le Président, je le dis, je l'affirme et je l'assume. Les concours organisés par l'administration de ce pays vôtre, que ce soit celui de la Police, de la gendarmerie, de l'ENA, de la Fonction publique ou organisés de façon interne dans n'importe lequel des Ministères, sont tous payants. Voulez-vous que je vous donne des chiffres ?
Pour entrer au cycle supérieur Administration Publique de l'ENA, il faut payer deux millions; pour le cycle supérieur dit de la Magistrature, il faut payer deux millions cinq cent mille francs; pour le cycle moyen supérieur, il faut payer un million trois cent mille francs; pour le cycle moyen, il faut payer huit cent mille francs.
Je ne dis pas que tous ceux qui réussissent ce concours ont forcément payé quelque chose; je ne serais pas honnête en prétendant cela; mais je dis et je l'assume, que le principe, c'est la corruption et le mérite, l'exception. Si vous prenez les listes des candidats autorisés à composer au concours d'entrée à l'ENA, vous verrez qu'il y a des candidats qui passent à la fois le cycle supérieur dit de la Magistrature, le cycle supérieur administration publique, le cycle moyen supérieur et le cycle moyen. Vous pourrez trouver également les noms de ces mêmes candidats sur les listes du concours des enseignants du primaire, des enseignants du secondaire, de la police, de la gendarmerie, des douanes, des infirmiers, des aides-soignants, etc.
A quelle nécessité obéit cela ? N'est-ce pas là, monsieur le Président, la preuve qu'on ne va pas à ces concours avec un idéal fixe ? Celui par exemple de se dire qu'on va passer uniquement le cycle supérieur administration publique et le réussir ! Si un candidat se croit obligé de passer tous les quatre cycles du concours d'entrée à l'ENA ainsi que plusieurs autres concours, c'est qu'il n'a aucune confiance dans ces concours et qu'il est prêt à accepter des filières réservées aux titulaires du Bac ou même du BEPC, quand bien même il possède lui, un Doctorat ! Où est l'idéal, où est la motivation à étudier sérieusement dans ce pays ?
Pour le concours de la police et de la gendarmerie, il faut payer huit cent mille francs pour être un sous-officier, deux millions pour être un officier et trois millions pour être un commissaire de police.
Pour devenir instituteur adjoint, il faut payer deux cent cinquante mille francs; pour les instituteurs ordinaires, trois cent cinquante mille francs, voire cinq cent mille francs en fonction de la crédibilité et de la réputation de la filière. Tous les concours sont payants et tous les responsables y compris les Ministres sont impliqués dans ce commerce juteux et honteux.
Je sais bien que ces responsables vous diront monsieur le Président : "que ce jeune homme apporte les preuves de ce qu'il affirme", ou bien même seront tentés de me poursuivre en justice. Je suis prêt à assumer toutes les conséquences de mes dires.
Je n'ai aucune preuve à apporter et je suis dans mon tort; seulement, moi, je propose mieux: qu'on fasse venir de Gagnoa, le fétiche de vérité (le Gôpou), et qu'on demande à tous les responsables de l'administration publique ivoirienne impliqués dans l'organisation des concours y compris les Ministres de tutelle; qu'on leur demande de boire ce fétiche s'ils n'ont jamais perçu de l'argent de candidats, s'ils n'ont jamais introduit des listes d'admission parallèles, s'ils n'ont jamais exigé des places pour des candidats venant de leur famille, de leur région ou de leur ethnie, s'ils n'ont jamais fait du favoritisme dans l'administration qu'ils dirigent. Faisons cela et on verra combien d'entre eux survivront.
Excellence monsieur le Président, la situation est très grave; elle est si grave que même lorsque quelqu'un est admis à un concours avec son propre mérite, il éprouve un malaise moral à l'annoncer à son entourage. Il y a automatiquement une suspicion légitime sur son résultat. Prenez n'importe quel enfant qui joue dans la rue et demandez lui comment son grand frère est entré à la police? Il vous répondra avec son air innocent: "c'est mon papa qui a payé pour lui" ! On n'a pas besoin d'être diplômé de l'école polytechnique pour savoir cela.
Excellence monsieur le Président,contrairement à la réalité entretenue, ce ne sont pas tous les jeunes diplômés qui veulent entrer à la Fonction publique; beaucoup n'ont jamais rêvé de travailler à la Fonction publique et de toutes les manières, tout le monde ne peut pas travailler à la Fonction publique. Beaucoup de jeunes diplômés souhaitent tout simplement que leur pays leur offre les moyens de s'installer à leur propre compte, que leur pays leur offre la possibilité d'avoir des chances égales pour tous, la possibilité d'obtenir des bourses pour aller étudier dans les mêmes écoles que les enfants de riche de ce pays.
Savez-vous qu'il y a dans ce pays, au moment où on célèbre les faux modèles, des jeunes Ivoiriens qui ont réussi brillamment le concours d'entrée au Centre africain d'études supérieures en gestion de Dakar (CESAG), et qui, le 30 octobre 2007, vont voir leur admission annulée, faute d'avoir obtenu une petite bourse pour aller étudier dans cette prestigieuse école qu'une politique sournoise menée dans ce pays veut réserver uniquement aux enfants de riche ?
Pendant ce temps, on nous apprend que le budget de la primature est passé de 5,5 Milliards de franc Cfa à 14 Milliards et que celui de la présidence est passé de 14 milliards à 36,55 Milliards. Il y a trop de méchanceté, trop d'égoïsme, trop d'injustices et de frustrations dans ce pays: les honnêtes gens vont finir par se fâcher, je l'espère !
Excellence monsieur le président, comme le dirait Emile Zola, cette lettre est longue et il va falloir la conclure. J'ajouterais simplement qu'il faut que vous fassiez quelque chose. Car, lorsqu'un Etat qui se donne le nom de République propose à ses diplômés dont le seul tort est d'être nés dans des familles pauvres, l'humiliation quotidienne comme ration, il faut qu'il s'attende à être bien servi.
Qu'on ne nous propose pas comme seule alternative, le militantisme politique ou la création de mouvements de soutien politiques; nous ne sommes pas tous doués pour ce métier dont la pérennité est liée à un mandat à la présidence de la République. Malgré tous les discours, nous voyons tout ce qui se passe dans ce pays et il y a des personnes qui seraient très mal inspirées de nous prendre pour des idiots. Vous l'avez dit vous-même que :"lorqu'un homme a le dos au mur, il ne peut plus reculer". Les diplômés nés enfants de pauvres que nous sommes ont le dos à un mètre de ce mur et ils pourraient bientôt avoir la lumineuse et embêtante idée de mettre fin à la célébration institutionnalisée des faux modèles, de la corruption et de l'immoralité.
Je sais bien qu'il y a des gens repus autour de vous et dans votre parti, dans l'administration, réfractaires aux débats d'idées qui se croiront obligés de me traiter de tous les noms et de me faire passer pour un marginal aigri et manipulé, à la recherche d'une intervention salvatrice, ou même de me menacer de mort. A ceux-là, je répondrai tout simplement que c'est en connaissance de cause que j'ai écrit tout ce que j'ai écrit et que je suis prêt à les rencontrer (s'ils en ont le courage), à la télévision ou à la radio des Ivoiriens pour que publiquement et à visage découvert, nous engagions le débat devant toute la nation et on verra bien ce que les Ivoiriens pensent de nos dirigeants et de notre administration publique. La bêtise humaine a une fin et il y a une différence entre un homme et un être humain; les humains sont certes minoritaires, mais ils finiront bien par prendre le dessus à la surprise générale des insouciants fêtards de la République. En vous souhaitant une bonne réception de ma si longue lettre, veuillez agréer Excellence monsieur le Président, l'expression de mon profond respect.
Le Nouveau Réveil (Abidjan)
16 août 2007
Assalé Tiemoko Antoine
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